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Splinternet : l’inexorable dislocation d’Internet ?

Contraction de « split » et de « Internet », le Splinternet correspond à la balkanisation du réseau des réseaux, sous l’effet de facteurs technologiques et politiques. Entre souveraineté numérique, guerres commerciales et volonté de censure, il progresse pas à pas.

Fabrice Deblock

Journaliste spécialisé dans les grands enjeux liés à la transformation digitale des entreprises et au développement durable, Fabrice Deblock a été pendant sept ans rédacteur en chef du Journal du Net Solutions. Il collabore désormais en tant que journaliste indépendant avec de nombreuses rédactions (Usine Digitale, Alliancy, Le Moniteur, Rocking Robots, Grand Paris Durable...). Il anime également tables rondes et workshops sur ses sujets de prédilection.

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Le rêve d’un Internet universel, décentralisé et ouvert est-il en train de voler en éclat pour se transformer en plusieurs réseaux fragmentés, plus ou moins autonomes, marqués par des influences régionales et politiques très fortes ? Difficile de répondre à cette question, mais c’est en tout cas une tendance bien réelle contre laquelle se bat depuis de nombreuses années l’Internet Society (ISOC), association créée en 1992 par les pionniers de l’Internet pour promouvoir et coordonner le développement des réseaux informatiques dans le monde.

En septembre 2020, l’ISOC a lancé la toute première « boîte à outils » permettant de mesurer l’impact de la réglementation sur Internet. En clair, il s’agit du premier référentiel d’évaluation réglementaire définissant les propriétés essentielles nécessaires pour protéger et améliorer l’avenir d’Internet.

Cette annonce fait suite à une série d’événements ayant émaillé l’actualité géopolitique mondiale. Le premier d’entre eux est survenu un mois plus tôt, en août 2020. L’administration Trump avait alors annoncé vouloir étendre son programme « Clean Network » dont l’objectif était, selon le secrétaire d’État de l’époque, Michael Pompeo, de « protéger la vie privée des citoyens américains et les informations les plus sensibles des entreprises face aux intrusions agressives d’acteurs malveillants comme le Parti communiste chinois ».

Ce « Réseau propre » comportait plusieurs volets, dont le « Clean Carrier », ayant pour but de « garantir que des opérateurs de la République populaire de Chine (RPC) ne soient pas connectés à des réseaux de télécommunications américains ». Quant au « Clean Cloud », il visait, lui, à « empêcher que les données personnelles les plus sensibles des citoyens américains, ainsi que les biens les plus précieux des entreprises en matière de propriété intellectuelle, notamment les données de la recherche sur la COVID-19, soient stockées et traitées dans des systèmes cloud accessibles aux adversaires étrangers [des États-Unis] via des sociétés comme Alibaba, Baidu ou Tencent ».

Dans un communiqué, l’Internet Society regrette que « le gouvernement américain, qui a financé les premiers développements de l’Internet, envisage des politiques qui le fragmenteraient en morceaux. Cette démarche s’inscrit dans une tendance inquiétante plus générale où les gouvernements interfèrent directement avec Internet, en essayant de marquer des points politiques à court terme sans tenir compte des dommages à long terme qui en résultent ».

De la Biélorussie à la Russie, les prémices du Splinternet

Cette « tendance inquiétante plus générale » repose sur de nombreuses autres décisions prises par des pays comme la Biélorussie par exemple. Durant l’été 2020, les autorités de ce pays ont ordonné la coupure du réseau Internet pendant les manifestations ayant eu lieu suite à la réélection controversée du président Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 1994.

Mais l’une des illustrations les plus frappantes de ce que pourrait être le Splinternet est très certainement la série de tests menée par la Russie en 2019 et en 2021 pour se déconnecter de l’Internet mondial. Le pays dirigé par Vladimir Poutine s’est en effet doté fin 2019 d’une législation, connue sous le nom de loi « Internet souverain », visant à le protéger contre la coupure des infrastructures étrangères, en réponse à ce que la Russie appelle la « nature agressive » de la stratégie nationale de cybersécurité des États-Unis…

L’objectif des tests est donc officiellement de déterminer la capacité du « Runet » (le réseau Internet russe) à fonctionner en cas de distorsions externes, de blocages et autres menaces venues de l’étranger. Officieusement, de nombreux défenseurs de la liberté d’expression craignent que ces mesures ne renforcent les capacités de surveillance gouvernementale du cyberespace du pays. L’initiative des autorités russes consiste en effet à restreindre les points de connexion de la version nationale du réseau à son homologue mondial, ce qui permettrait au gouvernement de mieux contrôler ce à quoi ses citoyens ont accès.

Le grand pare-feu chinois, en place depuis le début des années 2000

Mais la Russie n’est pas novatrice en la matière. Depuis le début des années 2000 déjà, la Chine a construit son « grand pare-feu » (great firewall) afin de bloquer un certain nombre de sites étrangers, au premier rang desquels se trouvent les principaux acteurs numériques américains comme Facebook, WhatsApp, Google, YouTube, Twitter, LinkedIn, Snapchat, Instagram et Flickr, mais aussi de nombreux sites d’information occidentaux comme celui de la BBC… Selon une étude menée en 2020 par une équipe de chercheurs issus d’universités américaines et canadiennes, le grand pare-feu digital chinois bloquerait environ 311 000 domaines au total.

Cette interdiction d’accès à certains sites et services étrangers a bien évidemment permis à de très nombreux acteurs nationaux de se développer et de devenir de véritables géants technologiques. Appelées « BATX », les entreprises Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi sont aujourd’hui de vrais monopoles nationaux, rivalisant désormais sans rougir avec leurs concurrents internationaux, notamment américains.

Internet : un empire numérique composé de quatre royaumes ?

Pour comprendre la situation actuelle, on peut se référer aux travaux de recherche menés par Kieron O’Hara et Wendy Hall, intitulés « Four Internets: Data, Geopolitics, and the Governance of Cyberspace » et publiés au Royaume-Uni par Oxford University Press en août 2021. Selon ces travaux de recherche, l’Internet d’aujourd’hui ressemblerait davantage à un empire numérique composé de « quatre royaumes ». Ces royaumes sont en réalité des modèles dont chacun porte le nom de l’entité géopolitique ayant consacré le plus d’efforts et de ressources à sa promotion et sa mise en œuvre.

https://www.oecd-forum.org/posts/four-internets-data-geopolitics-and-the-governance-of-cyberspace-by-kieron-o-hara-wendy-hall

Le premier de ces royaumes / modèles est la Silicon Valley et son idéal d’ouverture et de liberté. Le deuxième est Washington DC et son approche très orientée « business ». Le troisième est Bruxelles et son exigence en matière de respect de la vie privée et des droits humains. Pékin et ses traditions paternalistes ferment la marche. Ces quatre royaumes sont en réalité au nombre de cinq car il faut bien entendu ajouter Moscou qui, selon les chercheurs, ne possède pas véritablement de vision pour Internet, mais l’appréhende principalement comme un instrument politique, un outil à exploiter.

« D’autres modèles sont possibles, ils existent même, et d’autres récits que le nôtre pourraient sans doute être générés », précisent Kieron O’Hara et Wendy Hall. « Nous ne voulons pas non plus dire que les gouvernements dictent tout. La gouvernance de l’Internet est également influencée par les entreprises, les organisations supranationales, etc. Tous les aspects de l’Internet chinois ne sont pas dictés par le gouvernement. Il faut aussi tenir compte de Tencent, Ant Financial, Huawei et, surtout, du peuple chinois », ajoutent les chercheurs.

En conclusion, du « great firewall » chinois aux mesures protectionnistes américaines, en passant par les velléités russes de se déconnecter du réseau mondial, le Splinternet semble avoir gagné du terrain sur le rêve des pionniers d’Internet de construire un réseau universel, ouvert et auto-administré. Mais, au fait, ce rêve s’est-il jamais concrétisé ?

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